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Jean-Philippe Rameau ^^top^^
Fils d’organiste
à Dijon, Jean-Philippe Rameau (1683-1764) reçoit de son père sa seule
et unique instruction musicale. Après un bref séjour en Italie et
une permanence comme organiste à Clermont-Ferrand, il réalise son
premier voyage à Paris en 1706 ;
il publie alors son premier livre de pièces de clavecin à l’âge de
vingt-trois ans. En 1709 il succède son père à Notre Dame de Dijon,
puis, en 1713, occupe un poste d'organiste à Lyon. En 1715 il reprend son
ancien poste à Clermont-Ferrand où il écrit son Traité de
l'Harmonie qu'il publiera en 1722.
Agé de 40 ans, il retourne à Paris en 1723. Il
est reconnu comme théoricien, savant et philosophe, mais complètement
ignoré comme compositeur. Solitaire et acre, il se révèle inepte à la
vie courtoise. C'est seulement lorsqu’il s'adonne entièrement à la
composition des opéras, à partir de ses 50 ans, qu'il devient connu du
public parisien. Mais simultanément il se verra impliqué dans des
querelles, assailli par ses détracteurs qui l'accusent d'être par trop
innovateur.
Aucune autre personnalité musicale ne pourrait être
aussi étroitement liée à la pensée de l'Illuminisme Français du
XVIIIe siècle et personne d'autre n’incarne plus concrètement son
caractère intellectuel. À une époque
où l’on considérait la Nature selon un ordre rationnel et des
principes mécaniques, l'accomplissement majeur de Rameau fut d'exposer
l'empirisme de la pratique musicale à travers un principe naturel: la basse
fondamentale. Son principe scientifique est nettement newtonien, comparable à
la systématisation de l'optique et de la mécanique célestielles.
Rameau a toujours imaginé sa basse fondamentale comme un modèle à rigueur cartésien. En effet,
dans la préface de son Traité de l'Harmonie, il exprime: “
[…] la musique est une science qui doit avoir des règles certaines ;
ces règles doivent être tirées d'un principe évident, et ce principe
ne peut guère nous être connu sans le recours des mathématiques.”
Mais la rhétorique cartésienne de Rameau ne se limite pas à la raison
pure. Il n'a jamais nié le rôle de l'empirisme dans la formation de la
théorie musicale. La validation de quelconque principe musical - dit-il -
repose sur l'expérience et l'écoute : “nous pouvons juger la musique exclusivement à travers l'audition et
la raison n'aura-t-elle autorité quelconque sauf que si elle est en
accord absolu avec l'oreille”.
Ni raison pure ni expérience auditive pure! Rameau
nous montre que sa “méthode” est une véritable dialectique de théorie
et pratique. Il conçoit la musique comme un objet empirique, et à
travers l'analyse de la pratique il découvre des constantes et formule
des hypothèses pour les expliquer: basse fondamentale, son fondamental
générateur, la septième comme source de toute dissonances, progression
fondamentale de la quinte...
Un philosophe qui disserte si admirablement sur les
intervalles et de tels principes, peut-il être capable de créer une
musique pratique?
La musique de Rameau est fortement marquée par sa
préoccupation de l'harmonie et de ses principes naturels de base. Il crée
une mélodie subordonnée aux progressions harmoniques. Cela dote sa
musique - dit Bukofzer - “d'une consistance de structure jamais connue
auparavant, bien qu’exempte d’uniformité.” Dans sa conception de la
mélodie comme issue de l'harmonie - il ajoute - “Rameau rationalise les
vertus et défauts de son talent, inspiré par l'harmonie et le rythme
plutôt que par la mélodie.”
Sa musique de Clavecin
^^top^^
La nouvelle virtuosité que Rameau impose au
clavier dépend non seulement de nouvelles ressources techniques, qu’il considère parfois de sa propre invention, mais aussi
d'effets orchestraux et coloristes qui excèdent largement les facultés
inhérentes au clavecin. Imprégné de l'esthétique française, il conçoit
la musique instrumentale en termes de ballet de cour, d’opéra et de
représentations extra-musicales.
Inspiré par les lectures et discutions sur
l’oeuvre de Kircher, notamment ses exposées sur les chants des oiseaux,
entretenues avec le Jésuite Père Castel à Paris, Rameau exprima de
cette manière son intérêt pour la Nature : ” […] tous les
efforts que j'ai fait, à l'aide du grand écrivain […] pour donner l'idée
de pièces qui imitent la voix de la Nature.” Représentation, dirait-on
plutôt qu'imitation, d'une Nature imprégnée d’un lyrisme et
dramatisme incomparables.
La plupart des compositions de Rameau pour
clavecin, à l'exception de quelques pièces écrites originalement pour
ensemble et ultérieurement transcrites pour le clavecin seul, proviennent
de sa période d'anonymat, voire avant la mise en scène de son premier opéra
en 1733. Le clavecin est pour Rameau le creuset expérimental où il réalise
l'alchimie des ressources techniques et expressives de son langage musical
ultérieurement employé dans ses opéras.
Face à l'immense corpus de la production de Rameau
dans le champ de la musique vocale (opéras, motets et cantates) ses pièces
pour clavecin pourraient paraître un legs négligeable, dépourvu de
toute signification musicale. Toutefois, elles reflètent la grandeur du
pouvoir dramatique déployé par Rameau dans ses opéras. Petites en dimension, les pièces de clavecin de Rameau sont fortes en
conception.
Il serait erroné de comparer la musique de
clavecin de Rameau à celle de François Couperin. Bien que Rameau ait été
l'héritier de toute la tradition claveciniste française, il n'est pas un
descendant linéaire de Couperin, mais il représente une étape ultérieure
dans l'évolution de la musique française de clavecin. Selon Bukofzer,
à la différence du style galant de Couperin, encore sous l'emprise de la
basse continue, celui de Rameau démontre sa conception harmonique. En
effet, l’harmonie est génératrice, et par ses enchaînements
fonctionnels tonals confère toute la cohésion interne à la musique.
Rameau résume toutes les étapes préalables de la musique
française de clavecin et lui imprime un nouveau développement, poussant
la technique de l'instrument à une virtuosité jamais atteinte
auparavant.
La suite pour Clavecin
^^top^^
Au début du XVIIIe siècle, deux principaux types
de compositions pour le clavecin existaient en France : les pièces de danse, des évocations de danses dont le seul but était
celui du divertissement, et les pièces
de caractère ou genre,
peinture musicale dont l'intérêt extra-musical consistait à évoquer
des personnes, objets, événements ou situations.
La division n'étant jamais stricte, des
pièces de danse portaient des noms et titres allusifs, et des
pièces de caractère étaient souvent écrites en rythme de danse.
Les pièces de danse
trouvent leurs racines dans les paires de danses du haut Moyen-Age et
de la Renaissance : pavane – gaillarde dont la fonctionnalité imposait leurs caractéristiques
binaire, mélodique et " par pas " pour la première,
et ternaire, rythmique et " par saut " pour la
seconde. Ces mêmes paires de danses se retrouvent, pendant la Période
Baroque, sous la forme allemande –
courante, qui
constitue le noyau de la suite.
La suite de danses fut à son tour enrichie par des
pièces plus récemment incorporées au ballet
de cour par Lully. Quelques-unes étant typiquement françaises :
passepied, rigaudon, la gracieuse
bourrée déjà présente, tout comme la chaconne,
dans les ébauches de suites ou pièces regroupées par tonalité de Louis
Couperin, gavotte, la majestueuse
loure inspirée sur la gigue
italienne, la musette, des danses paysannes devenues courtoises comme le
menuet issu du branle de Poitou, ou
des danses étrangères telle la « lascive » sarabande espagnole.
Quant aux pièces
de
caractère, elles
sont déjà présentes au XIVe siècle dans Le Chansonnier du Roy où certaines pièces portent des noms ou des
titres, notamment La Manfredina et
Lamento di Tristano. Elles possèdent encore une double conception
de caractère
et de danse car elles
sont couplées par une Rotta, qui
complète la paire binaire - ternaire.
La musique est peinture, voici un des aspects
cruciaux de l'esthétique de Rameau. La musique traduit de façon précise
des sentiments et des situations. Lully avait une conception rhétorique
de la peinture musicale : elle était la transcription du langage articulé
qui se concrétisait dans le récitatif. Pour Rameau la musique permet,
par sa constitution spécifique, de traduire la Nature par sa voie propre
: le principe de la faculté expressive des accords selon leur “génération”.
Cela représente un nouveau moyen d'expression qui permet de “caractériser”
une situation, un état d'esprit, un sentiment, ou une idée.
Les Trois Recueils de Clavecin
^^top^^
Parmi les pièces du premier livre de Rameau (1706)
aucune ne porte de nom, au contraire de la presque totalité des pièces
des deuxième et troisième livres (1724, ca. 1728). L'ancienne suite du
XVIIe siècle était d'une conception purement musical, tandis que les ultérieurs
recueils du XVIIIe exploitèrent une attraction extra-musicale: le côté
évocateur des pièces de caractère.
Mais cette différence va au delà d'une simple formulation théorique,
car les titres évocateurs constituent un indice qui relève d'une
attitude de plus en plus intime vers la musique.
Le Premier
livre de pièces de clavecin (1706)
se situe justement à la frontière d'une tradition : le royaume
de la suite en France. Il s'ouvre avec une réminiscence du passé : un Prélude non mesuré. Ce genre de préludes en style de toccata à
l'imitation des improvisations des luthistes,
fut créé par Louis Couperin. Il consiste en une série
“d’excursions” harmoniques à partir d'un accord de base. Chaque
geste, signalé par l'auteur avec des traits curvilignes, marque l'éloignement
du point du départ et augmentation de la tension harmonique qui trouve un
repos à son arrivée dans un accord consonant, pour repartir ensuite dans
un nouveau geste. Des liaisons marquent en même temps les notes qui
constituent le support mélodique. Ce type de prélude non mesuré, d’exécution improvisée, ne se trouve guère
dans la musique de François Couperin qui exprime, avec sa notation précise
des valeurs des notes et ses indications “mesuré”,
une véritable rupture avec cette tradition
“archaïque”. Le Prélude
initial du premier livre de Rameau est composé en deux parties : une
première non mesurée et une seconde en 12/8 à la manière d'une gigue à l’italienne
(à notes égales). Quant à sa forme, la première partie constitue le seul
et unique tribut de Rameau à ses prédécesseurs, un véritable
hommage à une tradition périmée. Cependant, en ce qui concerne son
contenu, il vise une nouvelle musique où l'harmonie devient l'élément générateur
qui confère en elle même toute la cohérence interne de la pièce.
Au Prélude initial
suivent neuf pièces, constituant
une suite: deux Allemandes,
grave la première, par sa notation en doubles-croches, et son caractère
dramatique ; la seconde dérivée de la précédente, mais de caractère
plus léger, puisque écrite en croches, et une Courante
en style luthé, qui semblent annoncer les pièces analogues du troisième
recueil. La Gigue, qui parcourt
audacieusement toute l'extension du clavier, comporte dans ses dix dernières
mesures des échos du Prélude
nuancés d'un lyrisme raffiné. Sarabande et 2e Sarabande,
au caractère essentiellement mélodique la première, contraste avec la
seconde plus rythmée à la façon d'un enchaînement allemande
– courante. Contrairement aux
deux Allemandes,
les Sarabandes n'ont pas de
rapport thématique entre elles ; la seconde est majestueuse, à prédominance
rythmique par sa notation pointée à la française. La Gavotte
possède déjà le style très personnel de Rameau et constitue la première
ébauche de La Livri (Pièces de Clavecin en Concert). La Vénitienne révèle sa filiation “rameausienne” dans sa seconde
section. Girdlestone reconnaît en
elle un caractère qui la rattache à la barcarolle
et suggère un tempo moderato
afin de reproduire fidèlement le caractère cantabile
des chansons de gondolieri. Les
deux Sarabandes et le Menuet
sont des rappels du passé qui ne reflètent pas encore le Rameau mûr des
deuxième et troisième recueils.
Le deuxième livre de pièces de clavecin, intitulé
Pièces de Clavecin est
apparu en 1724 (réédité en 1731) un an après le retour de Rameau à
Paris. Âgé de 40 ans, il avait écrit plusieurs motets et cantates
profanes tout comme le Traité de
l'Harmonie. Vers cette époque,
la forme suite avait été abandonnée ; pourtant Rameau continue de
regrouper ses pièces par tonalité : dix en MI; dix en RE. Hormis huit
danses, la plupart sont des pièces
de caractère, exception faite de Le
Lardon qui partage les deux catégories. À partir de là, les pièces
de clavecin de Rameau vont réapparaître dans ses opéras ; quelques unes
provenaient probablement des versions préalables écrites pour Le
Théâtre de la Foire.
Toutes les pièces du deuxième recueil se
partagent entre deux formes : la forme binaire typique de danse et la
forme rondeau. Parmi les binaires l’Allemande
et la Courante en MI mineur
sont assez conservatrices quant à leur structure et leur style et se
rapprochent de leurs analogues du premier recueil. L'Entretien
des Muses a aussi une structure conservatrice : deux parties de la même
extension dont la seconde reproduit littéralement la première ; cette
dernière fut ultérieurement insérée par Rameau dans l'acte II de l'opéra Les Fêtes d'Hébé. Au contraire, Le Rappel des Oiseaux et Les
Soupirs ne reflètent aucune symétrie entre les deux parties. Les
deux pièces sont basées sur un motif similaire de quarte ascendante mis
en relief à la fin de la première lorsqu'il se répète sans cesse.
Les pièces binaires révèlent la conception
harmonique de Rameau dans leur schéma tonal. C'est ainsi que l'on trouve
la dominante ou le relatif majeur à la fin de la première partie ainsi
que des modulations et retour à la tonique dans la seconde, à
l’exception des pièces plus brèves : Les Rigaudons
et Le Lardon qui sont intégralement écrites en une seule tonalité.
La simplicité structurelle et stylistique du 1e et 2e
Rigaudons et du Double du Rigaudon les rattache aux pièces du
premier recueil.
Les pièces en forme de rondeau sont moins
uniformes. En règle générale elles n'ont que deux couplets à
l'exception de la 2e Gigue
et la Musette
qui en ont plus ; pourtant, Rameau réduit cette dernière à deux
couplets lors de sa réutilisation dans l'acte III de Les
Fêtes d'Hébé, ce qui
n’empêche en rien le charme de son caractère bucolique (pastoral) grâce
à son effet d’imitation de la cornemuse.
La miniature, Menuet en Rondeau, qui ouvre le recueil, un simple exercice de mise
en pratique des principes sur la mécanique des doigts exposés par Rameau
dans la préface, est composée en un seul couplet.
Malgré le contraste de structure entre les deux Gigues
(à deux couplets le première et à
trois couplets la seconde), elles se rattachent par leur unité de style
étant toutes les deux des gigues
à l’italienne (à notes égales).
Rameau confère une unité thématique aux refrains
et couplets de la plupart de ses rondeaux. Il en est ainsi pour Musette, 1e et 2e Gigue, La Villageoise, Les Tourbillons, La Joyeuse,
Les Niais de Sologne,
La Follette; un sens d'unité auquel ne parviennent guère les
rondeaux de Couperin.
Tambourin a une facture unitaire, pratiquement mono-thématique. Après
le troisième couplet, le refrain réapparaît
légèrement modifié. On le retrouvera aussi dans l'acte III de Les
Fêtes d'Hébé.
Les Cyclopes méritent
une réflexion à part : le retour du refrain après le premier
couplet est réduit à quatre mesures, puis suivi d'un développement,
tandis qu'une sorte de récapitulation se produit au long du second
couplet. Ce faisant, Rameau rapproche la structure plutôt à la forme da
capo qu’à la forme rondeau.
L'originalité de Rameau par rapport aux autres
compositeurs de son époque, en particulier dans ces deuxième et troisième recueils, réside dans ses essais d'étendre
les limites du clavecin et de considérer celui-ci comme d'un instrument
à son soutenu.
L’effet coloriste de la prolongation des accords
dans Le Rappel
des Oiseaux et La Villageoise ainsi que l’éventail d’arpèges (" batteries ")
et roulements employés par Rameau montrent son intention d’utiliser des
ressources conçues pour un instrument d’une plus grande capacité de
soutien du son et de richesse de couleur que le clavecin. La plénitude
sonore de Musette, Les Cyclopes et
L’Entretien
des Muses suggère une puissance sonore orchestrale. En effet,
Rameau a ultérieurement orchestré la première partie de L’Entretien des Muses ainsi que Musette
et Tambourin pour les insérer
respectivement dans l’acte II et III de Les
Fêtes d’Hébé. Également Les
Niais de Sologne, avec sa basse bourdonnée et sa mélodie à
l’imitation de la vielle à roue, fut réutilisée par Rameau dans
l’acte III de Dardanus.
L'usage d'arpèges dans des formes diverses relève
de la pensé harmonique de Rameau : ils servent à ressortir les
accords masqués par la structure linéaire. Les
Tourbillons, Les Niais de Sologne, dont les " batteries "
parcourent un espace de plus de deux octaves, et Les
Cyclopes avec ses sauts de 13e,«basse d’Alberti non mélodique »,
comme les appel Mellers, constituent des véritables tableaux de
ressources de virtuosité. Les
Cyclopes contient deux formes particulières de " batteries " :
dans l’une les deux mains s’alternent à la façon de deux baguettes
d’un tambour ; dans l’autre la main gauche passe par dessus de la
droite. Rameau se vante naïvement de son invention, ignorant que
Sacarlatti les avait créées indépendamment. Dans
la préface, Rameau dit : " Je crois que ces dernières
batteries me sont particulières ; du moins il n’en a point encore
paru de la sorte ; & je puis dire en leur faveur que l’œil y
partage le plaisir qu’en reçoit l’oreille." Certes, ces
ressources confèrent à la musique de Rameau une ampleur spatiale
jusque-là inconnue. Mais en dépit
du côté virtuose, Rameau n’a jamais négligé l’expressivité
dramatique. Cette qualité dramatique, et non " théâtrale "
comme la qualifie péjorativement Mellers, est plus émotionnelle que
celle des pièces descriptives de Couperin. Voici une autre originalité
de Rameau : en contraste avec la virtuosité éblouissante de
certains pièces, d’autres, notamment L’Entretien
des Muses, Les Tendres Plaintes, cèdent au calme méditatif et à la
délicate contemplation. Cette dernière réapparaîtra comme Air
tendre en rondeau dans l’acte I de Zoroastre, air d’Amélite.
Il faut bien rappeler que Rameau est essentiellement un compositeur de
ballet de cour. Des effets chorégraphiques son indéniables dans Les
Cyclopes, probablement dus à l’influence du Persée de Lully.
Le troisième livre de Rameau, intitulé Nouvelles
Suites de Pièces de Clavecin, n’est
pas daté. L’adresse de l’auteur est inscrite sur la page du titre :
" Aux Trois Rois, Rue des Deux Boules. " Rameau déménagea
dans cette demeure entre février 1726, date de son mariage, et la
naissance de son premier enfant en août 1727. Rameau fait allusion à la
pièce Les Sauvages dans une
lettre adressée à Houdar de La Motte en 1727. La seconde édition de son
deuxième livre de 1724, apparu en 1731, comporte une nouvelle adresse :
" Rue de Richelieu, près de l’Hôtel de la Paix. "
Autant d’indices qui nous poussent
à penser que le troisième recueil a dû paraître entre 1727 et 1730.
Les pièces qu’elle contient ont une envergure majeure et révèlent des
passions plus intenses que celles des deux autres recueils ; elles sont
" parmi les plus grandes " selon Girdlestone.
L’emportement de la Courante
et de l’Allemande, à caractère
grave, façonnée sur les Allemandes du premier livre, et qui
comporte, pourtant, toute la couleur dramatique du Rameau plus mûr de ce
troisième livre, la majesté émotive de la Sarabande
qui trouve des échos dans Tristes
Apprêts de Castor et Pollux,
la vigueur de La Triomphante, la
contemplation de L’Indifférente et
L’Enharmonique, n’ont pas de précédents dans l’œuvre de
clavecin de Rameau. Elles côtoient des pièces plus légères : Fanfarinette, Les Tricotets, Les Trois Mains, Les Triolets, conçues
dans l’esprit des recueils précédents. Une émotivité tout a fait
nouvelle pour la musique de clavecin (que Pirro qualifia de " lyrisme furieux ")
en est évident dans L’Egyptienne et Les Sauvages.
Les pièces de ce recueil se partagent, tout comme
celles du deuxième, entre la forme binaire et la forme rondeau. Mais, en
dépit du deuxième livre où la proportion pour chaque forme est plus ou
moins de moitié, dans le troisième, douze parmi les quinze pièces sont
binaires. Après les grands exploits sur la forme rondeau dans le deuxième
livre, Rameau semble revenir à des structures plus élémentaires de type
A-B, cette fois poussées à l’extrême de la forme.
Rameau compense la simplicité de la forme rondeau (Les
Sauvages, Les Tricotets et La Triomphante) avec
l’audace harmonique : les enharmonies, à l’instar de modèles
italiens, si rejetées par le publique parisien, et que Rameau tâchait
d’introduire expérimentalement dans sa musique de clavier, puis dans
ses opéras.
Les formes binaires sont structurellement plus
audacieuses. Elles vont du schéma classique de danse avec les deux
parties thématiquement reliées jusqu’à deux sections complètement
indépendantes du point de vue thématique. Dans Fanfarinette
et
la Sarabande,
Rameau étend la seconde partie avec un épisode de développement. Plus
sophistiqué encore, dans Les
Triolets et L’Egyptienne, ce développement s’insère au début de la
seconde partie après la reprise des premières mesures de la première à
la manière d’une sonate – dit Girdlestone – dont le développement
se produit après le début de la récapitulation, et non avant. Une autre
approche de la future forme sonate est l’insertion de longues codas
dans L’Egyptienne et
Les Trois Mains.
L’Enharmonique
est encore plus complexe. Deux fois dans la seconde partie, Rameau
introduit du nouveau matériel thématique dans lequel il exploite le
changement harmonique dont il parle largement dans la préface : la diesis enharmonica ou quart de ton entre le demi ton diatonique
(SI-DO) et le demi ton chromatique (SI-SI#) qu’il transpose aussi à la modulation.
L’interprétation de Michel Kiener reproduit avec une précision
incontestable l’effet psychologique des enharmonies, prétendu par
Rameau, tel qu’il le demande dans la préface où il prescrit
d’assouplir le toucher et de suspendre de plus en plus les " Coulez à
mesure qu’on approche du trait saisissant où l’on doit s’arrêter
un moment ", tel que l'indique un point d’orgue à la mesure
12 de la reprise.
Gavotte
avec six doubles (ensemble avec Les
Niais de Sologne du deuxième livre) sont les seules variations dans
toute l’œuvre de clavecin de Rameau. Le thème reflète la musique pour
luth.
Il existe dans le troisième livre un progrès vers
la plénitude harmonique. La texture d’accords répétés ou en arpèges
vient renforcer l’harmonie et son caractère générateur ; l’écriture
s’approche de celle du moderne piano-forte où le contrepoint est
quasiment banni.
Un nouvel effet orchestral vient enrichir la
palette de couleurs du langage "rameausien" : les accords
brisés ou arpèges rapides en guise de conclusion dans L’Egyptienne,
et les gammes à valeurs rythmiques très brèves avant la cadence finale
à la manière des tirades du
nouveau style orchestral du concerto.
Ces derniers apparaissent pour la première fois dans le troisième
livre dans la Gavotte, Les Trois
Mains, et seront plus tard employés dans les Pièces
de Clavecin en Concert et La
Dauphine. La succession en imitation des deux mains le long du
clavier, dans la 4e double de la Gavotte
constitue aussi une figure nouvelle typiquement rococo.
Une approche plus rationnelle imprègne le troisième
livre par rapport aux deux premiers ; Rameau semble avoir franchi un
nouveau pas vers la maturité de son génie comme compositeur qui se prépare
intérieurement pour la création de ses meilleurs représentants :
ses opéras. Il cherche la plénitude harmonique, l’effet. Le côté
dramatique existe toujours sauf qu’il a divorcé de la chorégraphie théâtrale,
exception faite de Les
Sauvages.
La Poule semblerait
être mono-thématique. Elle est composée par des petits motifs qui représentent
le gloussement, dans l'intention nette de Rameau de transcrire le son de
la Nature. Une maladresse de la part de Rameau : l’inscription co
co co co co co co daï au-dessous des notes qui forment le motif du
gloussement, pourrait laisser croire à un effet dérisoire. Rien de plus
erroné que de penser à une moquerie superflue ; le développement
de la cellule initiale démontre, à
travers le jeu permanent de
tension et de relaxation, le sérieux dramatique de la pièce. Le thème
du gloussement qui complète son harmonie par vagues à la façon
typiquement "rameausienne", réapparaît, marqué fort, à la suite de chaque épisode climatique; ainsi il fait son
retour inexorable avec son effet centralisateur pour apaiser la tension.
La Courante en
LA mineur a une majesté qui relève de la combinaison parfaite
d’habilité artistique et force émotionnelle. Mélange de virtuosité
et rationalisme, sa magie réside dans la multiplicité de rythmes
simultanés de gammes qui coulent, d’arpèges qui sautent, de longues
notes de soutien au-dessus desquelles le motif incisif est omniprésent.
Quelques pièces du
troisième livre furent ultérieurement réutilisées par Rameau dans ses
opéras, notamment Les Sauvages dans l’acte IV de Les Indes
Galantes (Danse du Calumet de la Paix) le premier Menuet dans
le prologue de Castor et Pollux et Sarabande dans l’acte
III de Zoroastre.
En 1731 Rameau entre sous le mécénat de La
Pouplinière. Le 1e
octobre 1733, son premier opéra Hippolyte
et Aricie fut mis en scène au théâtre de La Pouplinière au Château
du Passy près de Paris quelque jours après que Rameau eut fêté son 50e
anniversaire. Dès lors il sembla avoir perdu son intérêt pour toute
forme de musique non
dramatique. La pauvreté du clavecin en ressources dramatiques a dû préoccuper
Rameau pendant cette période. C’est ainsi que huit ans après son
premier opéra il a fait éditer un volume de cinq suites intitulé Pièces
de Clavecin en Concert (1741), seule véritable musique de chambre écrite
par Rameau. La combinaison du clavecin avec le violon (ou éventuellement
avec la flûte) et la viole abonde dans
le sens de compenser ce défaut du clavecin donnant une plus grande
capacité dramatique à l’ensemble. Rameau
exprime dans la préface que le succès des modernes sonates pour clavecin
et violon l’ont encouragé à les faire publier. À caractère concertante
selon la mode, ces pièces en trio confèrent la même importance au
clavecin que au violon, flûte et viole ténor. Cependant,
ces pièces – ajoute Rameau- lorsqu’elles sont exécutées au
clavecin seul ne laissent rien au désire à tel point qu’on n’aurait
le soupçon qu’elles sont susceptibles des parties ajoutées. Cette indépendance
du clavecin est mise en évidence dans les cinq pièces que Rameau a sélectionnées
et publiées comme arrangement pour clavecin seul.
Parmi elles il a altéré considérablement deux. Dans
La Livri, tant la version
pour clavecin que celle inséré dans l’acte III de Zoroastre sous forme de gavotte
modelée sur la Gavotte du
premier livre, Rameau écarte
la partie du clavecin qu’il considère comme simple accompagnement pour
la remplacer par la basse de la viole ; dans L’Indiscrète
les accords arpégés du refrain sont changés par les figurations du
violon ; il en est ainsi aussi pour La
Timide. Toutefois, les parties substituées par Rameau sont, en tant
qu’accompagnement, d’une richesse expressive invraisemblable. Rameau
s’exprime à ce respect dans le préface : « J’ai tiré
de ces concerts cinq pièces pour le clavecin seul à cause de quelques
différences qui s’y trouvent lorsque le violon & la viole les
accompagnent ».
Parmi
les Cinq Pièces de 1741 (La Livri, L’Agaçante, les deux rondeaux de La
Timide et L’Indiscrète) , La
Livri est la plus tragique. Il s’agit d’un tombeau pour le Compte de Livri mort en juillet de la même année.
Le refrain revient pour immerger dans l’atmosphère funèbre les faibles
rayons de soleil qui se faufilent dans les couplets.
L’Agaçante
fut ultérieurement insérée par Rameau dans l’acte II de Zoroastre.
Vingt ans après la parution de son troisième
livre, Rameau s’est vu contraint d'écrire une pièce légère à
l’occasion du mariage du
Dauphin avec Maria Josepha de Saxe en 1747 : La Dauphine.
Cette pièce, très faible en inspiration, tient son intérêt de la
virtuosité que Rameau lui a imprégné. Elle fut conservée par Decroix
et remise, par ses héritiers, à la Bibliothèque Nationale pour être
publiée pour la première fois par Camile Saint Saëns en 1895.
Une
trentaine d’arrangements tirés de symphonies de Les
Indes Galantes (1735) faits
par Rameau lui même apparurent édités en 1736 sous forme d’airs,
duos, trios ou quatuors. Elles sont ordonnées différemment que dans
l’opéra selon les tonalités. Dans la préface Rameau dit :
« Les symphonies y sont même ordonnées en Pièces de Clavecin, et
les agréments sont conformes à ceux de mes autres Pièces de Clavecin ».
Vers 1760 la musique de clavecin de Rameau, ainsi
que ses opéras commençaient à tomber dans l’oubli. Lorsque Chabanon
prononça l’éloge de Rameau en 1765, un an après sa mort, elle n’était
plus guère jouée. Chabanon déplora cette injustice et loua les vertus
de la musique de Rameau qui, selon lui, combinait avec un charme captivant
deux qualités rarement trouvées : " chant " et
" exécution "…
Jorge Cova
Glossaire de termes spécifiques
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2e livre :
Le
Rappel des Oiseaux :
(voir commentaire). Première pièce de genre de Rameau. L’effet
descriptif du saut de quarte évoquant la sonnerie de clairon constitue
le motif du rappel.
La
Villageoise : (voir
commentaire). Titre de caractère assez fréquent toute comme son
contraire La Paysanne. Son allure est gaie et légère,
quasiment tendre.
Les
Tendres Plaintes :
titre de caractère très fréquent. Indique en lui-même son caractère
et tempo.
Les
Niais de Sologne :
(voir commentaire). Le titre évoque le proverbe : "
Niais de Sologne qui ne se trompe qu’à son profit ". Il était
dit que les Solognots (de Sologne : région marécageuse située au
sud de Paris) avaient la mine et les manières niaises, qu’ils avaient
l’air stupide et hébété, mais qu’il étaient pour autant rusés
et fins d’esprit.
Les
Soupires : pièce de
caractère et descriptive des soupires représentés par les croches
syncopées et un ornement appelé suspension, qui oblige la note qui le
porte à entrer en retard par rapport à la basse se faisant désirer,
attendre. Sur de longues notes l’effet est encore intensifié par un
trille.
La
Joyeuse : pièce de
caractère. Le titre suggère son tempo.
La
Follette : pièce de
caractère. Gigue à l’italienne (notes égales). Des pincés
très longues alternés entre main droite et main gauche pourraient suggérer
la folie.
L’Entretien des Muses :
(voir commentaire). Pièce descriptive, très lyrique qui reflète la
peinture de Watteau. Écrite de façon que les mains restent
proches dans la partie du registre " tendre " du
clavecin. L’air calme évoque ce qui pourrait être la conversation
des Muses dans leur demeure.
Les
Tourbillons : (voir commentaire). Pièce descriptive des " tourbillons
de poussier agités par les grands vents " - dit Rameau dans
une lettre à Houdar de la Motte.
Les
Cyclopes : (voir
commentaire). Pièce descriptive, évocation de dieux forgeurs de la
foudre. À caractère théâtral, par fois éruptif, elle anticipe les
cataclysmes des Tragédies Lyriques.
Le
Lardon : pièce
descriptive (culinaire). Les doigts de la main gauche se faufilent entre
les accords de la main droite comme une tranche de lard.
La
Boiteuse : pièce
descriptive. Le rythme de la main gauche (noire, croche) suggère le
boitement.
3e livre :
Les
Trois Mains : pièce descriptive. L’étendue du registre (quatre octaves et
demie), le croisement des mains et les sauts d’un extrême à
l’autre du clavier donnent l’illusion que trois mains interviennent
dans le jeu.
Fanfarinette :
pièce de caractère. Probable allusion à Fanfan la Tulipe ou à " fanfaronne "
( ?). L’écriture (figure répétée de trois croches, avec un
trille noté sur la note centrale) pourrait être aussi allusive aux
sons de fanfare. Elle pourrait être une petite fanfare qui précède la
grande fanfare La Triomphante
La
Triomphante : pièce de caractère. Les arpèges et sauts d’octave culminés
par un trille et cadence évoquent les thèmes de fanfares.
Les
Tricotets : pièce descriptive. Allusion à la danse ainsi nommée pour les
mouvements rapides des pieds ici imités par les mains que tricotent
(l’effet visuel de la partition ne laisse aucun doute).
L’Indifférente : titre de caractère très fréquent. Il était un personnage du Théâtre
de la Foire d’où viendrait la première version de la pièce.
Elle rappelle l’aspect rêveur et superflu de L’Indifférent de
Watteau.
La
Poule : (voir
commentaire).
Les
Triolets : probable
allusion au rythme de subdivision ternaire omniprésent. Son caractère
rappelle celui de L’Indifférente.
Les
Sauvages : (voir
commentaire). Issue de la Danse des Deux Indiens de la
Louisiane écrite par
Rameau pour le Théâtre de la Foire en 1725 ; puis devenue
pièce de clavecin et plus tard la Danse du Calumet de la Paix
dans Les Indes Galantes. Cette pièce est devenu un véritable
"tube" à l'époque.
L’Enharmonique : (voir commentaire).
L’Egyptienne :
pièce descriptive de l’impression de Rameau en voyant danser une
gitane. Tout comme les Egyptiennes dans le théâtre de Molière,
celle-ci n’a rien d’oriental, mais il s’agit toujours des
gitanes.
Commentaire sur l’articulation chez Rameau
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La disparition de l’articulation en musique a été
théorisée par Jean-Jacques Rousseau. De nos jours, l’articulation est
couramment apparentée à un staccato, ce qui ne peut pas être le cas
chez Rameau, qui conserve à la musique un rapport étroit avec la langue
prononcée.
Rameau a contribué à faire de son époque une période
de transition entre le Baroque et le Classicisme, durant laquelle la
langue va conserver les traces d’une grande rigueur et préfigurer
l’abandon des critères mêmes qui la sous-tendent.
D’Alembert, à propos des dialogues de Dardanus,
relève que la rhétorique joue un rôle fondamental et que leur interprétation
présente des difficultés énormes, du fait qu’ils doivent présenter
une grande rigueur alliée à une apparente fantaisie relevant du "parlato ".
" Cette
différence entre le chant et la déclamation paraîtra surtout à
l’avantage de la dernière dans les premiers vers qu’on a cité […]
où il n’est pas possible de porter plus loin que le compositeur l’a
fait, la vérité du sentiment et la ressemblance du chant avec le
discours. "
Et Pierre Lasserre explique à propos de Rameau :
" du XVIIè siècle, il tient le ton de fierté, de grandeur,
de noblesse, la vigueur et l’ampleur oratoire qui sont la marque la plus
frappante de son style ; il tient son souci dominant de la clarté,
de la précision, de l’arrêté, de l’ordre symétrique dans les
formes ; il tient la doctrine qui exige une sorte d’exactitude et
de perfection mathématiques dans les réalisations de la beauté ;
il tient enfin la dignité de son tragique qu’il prend sans effort là où
il le faut. Mais ce qu’il offre de particulier, c’est d’avoir su,
dans cette langue qui a la grandeur d’un autre siècle, si supérieur
sous le rapport de l’art, exprimer son siècle. Il a fait passer dans sa
musique la sensibilité et l’imagination de ses contemporains. Leurs rêves
ont trouvé en lui un interprète : rêves de vie selon la nature,
d’innocence pastorale, de charme dans la volupté, de grâce et de légèreté
dans la passion, de bonheur par la délicatesse et le rayonnement du
plaisir. "
En clair, Rameau utilise à des fins toutes
nouvelles des moyens anciens tels que l’articulation, dont la
disparition est programmée par Rousseau dans ses Écrits sur la musique
et son Essais sur l’origine des langues lorsqu’il dit par exemple
: "[…] les voix naturelles sont inarticulées, les mots auroient
peu d’articulations ; quelques consonnes interposées effaçant
l’hiatus des voyelles suffiroient pour les rendre coulante et facile à
prononcer. " Et il justifie cette affirmation par cet argument :
" Dans les premiers temps, les hommes sur la surface de la
terre n’avoient de société que celle de la famille, de loi que celles
de la nature, et de langue que le geste et quelques sons inarticulés. "
De cet axiome, il déduit que la consonne n’est que " rudesse "
qui n’a pas sa place dans la musique. Ce changement (tout comme le
tempérament égal d’ailleurs) a été élevé au statut d’acquis
culturel définitif.
En quoi consiste réellement le fait d’articuler ?
L’articulation apparaît avec l’usage de deux catégories de consonnes :
celles que les grammairiens anciens qualifient de " minces "
(explosives : P, T, Q) et d’ " épaisses "
(M, L, R etc.). Ces deux catégories diffèrent essentiellement par le
fait que les premières commencent par le haut, alors que les secondes débutent
sur un " grondement " sourd.
L’instrument à clavier se prête très aisément
à l’exploitation de ces caractéristiques consonantiques : un arpège
commençant par le bas produira un effet de consonne épaisse d’autant
plus qu’il est étalé dans le temps, alors qu’un accord rapidement
plaqué en commençant par le haut produira un effet de consonne mince.
L’alternance judicieusement choisie de ces effets
consonantiques et leur placement variable sur une métrique rigoureuse
(agogique) engendrera un effet de rubato caractéristique dont on pourra
dire à juste titre qu’il est aussi bien " égal "
qu’ " inégal ". Ceci constitue à proprement
parler l’articulation telle qu’appliquée antérieurement aux
assertions de Rousseau.
Cette pratique se retrouve intactes de nos jours
dans des musique héritières de la tradition baroque européennes (Ecole
d’Ayacucho au Pérou, Launeddas sardes etc.).
L’auditeur averti de ces faits appréciera la
rigueur de leur mise en œuvre dans l’interprétation de Michel Kiener.
En effet, cette interprétation des pièces de clavecin de Rameau applique
avec la plus grande rigueur possible le rétablissement d’une véritable
rhétorique, ce qui signifie entre autre que tout ce qui est de nos jour
qualifié d’ornementation perd son côté décoratif au profit d’une
fonction purement articulatoire.
Luc Breton
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